Jusqu'ici, Euro-Office évoluait dans un paysage relativement balisé : Collabora Online d'un côté, les suites propriétaires américaines de l'autre. Mais un signal fort est venu perturber cet équilibre fin mai. Lors de réunions tenues en avril et mai 2026, The Document Foundation (TDF) a discuté de la stratégie de LibreOffice pour l'ensemble des plateformes — bureau, mobile et cloud. Le 27 mai, la fondation publiait officiellement sa nouvelle feuille de route web et mobile, marquant un tournant que les observateurs de l'open source n'ont pas manqué de relever.

WebAssembly et Qt 6 : LibreOffice vise le navigateur

Le changement le plus significatif est la nouvelle stratégie web : plutôt que de revenir à l'ancien modèle LibreOffice Online, The Document Foundation développe un prototype s'appuyant sur Qt 6 et WebAssembly, visant à faire tourner LibreOffice directement dans le navigateur, en minimisant le traitement côté serveur.

Cette approche technologique doit permettre de faire fonctionner l'application de manière robuste et native directement dans le navigateur de l'utilisateur, sans surcharger les serveurs d'hébergement.

Sur le front mobile, la fondation veut accélérer le développement applicatif : pour 2026, le document stratégique mentionne des travaux sur le code d'interface graphique et des builds de test pour des émulateurs Android et iOS — iOS étant mentionné explicitement pour la première fois.

En matière de collaboration, TDF annonce les premiers tests pratiques d'édition collaborative de documents. Dans un premier temps, une architecture client-serveur classique avec des connexions TCP/IP directes sera utilisée. À long terme, la fondation envisage également des concepts pair-à-pair : les clients synchroniseraient leurs modifications directement entre eux, sans passer par des serveurs cloud centraux.

Une concurrence nouvelle dans l'espace souverain

Pour Euro-Office, ce pivot de LibreOffice représente une donnée inédite. La concurrence du camp open source pourrait en effet émerger bientôt, LibreOffice ayant annoncé un changement de cap stratégique fin mai : la suite libre se tournera davantage vers les navigateurs web, les smartphones et le travail collaboratif.

Au-delà du web et du mobile, la stratégie définit des priorités plus larges : améliorer l'interface utilisateur et l'ergonomie de LibreOffice, maintenir la qualité et la sécurité, soutenir l'ODF, améliorer la documentation de développement et poursuivre l'implication dans les initiatives de souveraineté numérique et d'open source. Une liste de priorités qui recoupe presque point par point la feuille de route d'Euro-Office.

Il convient toutefois de ne pas surestimer l'immédiateté de la menace. Les initiatives web et mobile de LibreOffice restent pour l'heure des éléments de stratégie de développement, et non des sorties de produit : il n'existe pas de nouvelle version publique de LibreOffice Web, pas de service cloud hébergé par TDF, ni de suite mobile complète finalisée.

Mise en perspective

L'écosystème de la bureautique souveraine européenne se densifie à vitesse croissante. Euro-Office, Collabora Online et — à l'horizon — une version web de LibreOffice vont coexister dans un espace où la demande institutionnelle est réelle mais les ressources de développement limitées. La fondation n'a pas encore annoncé de dates de sortie spécifiques pour une nouvelle version web ou mobile. L'annonce décrit actuellement une restructuration stratégique axée sur le travail architectural, les prototypes et la préparation organisationnelle. Cela marque néanmoins un changement de cap fondamental pour LibreOffice.

Pour Euro-Office, qui mise sur la compatibilité Microsoft Office et la rapidité en navigateur comme avantages différenciants, la concurrence à terme d'un LibreOffice web — naturellement aligné sur l'ODF et déjà crédible auprès des administrations publiques — constitue un paramètre stratégique à intégrer dès maintenant dans sa propre feuille de route.