L'euphorie de la version 1.0 aura été de courte durée. Le 11 juin 2026, soit deux jours seulement après la sortie d'Euro-Office, The Document Foundation — la fondation derrière LibreOffice — adresse au projet une lettre ouverte au ton particulièrement sévère. L'accusation est lourde de sens : Euro-Office serait, par ses choix techniques, un « allié de fait » de Microsoft.

Le cœur du litige : OOXML par défaut

Le reproche tient en un point précis mais lourd de conséquences. Par défaut, Euro-Office enregistre les documents au format OOXML (les fameux .docx, .xlsx, .pptx), un standard développé et largement contrôlé par Microsoft, son principal concurrent.

Pour The Document Foundation, ce choix est une contradiction. On ne peut pas, argumente la fondation, prétendre construire une bureautique souveraine et indépendante tout en consacrant comme format de référence celui qui reste étroitement lié à l'écosystème de Redmond. En privilégiant OOXML, Euro-Office renforcerait — involontairement, mais concrètement — la position dominante de Microsoft sur le marché.

ODF contre OOXML : un vieux débat relancé

Derrière la polémique se rejoue une bataille ancienne entre deux philosophies de formats.

OOXML (.docx, .xlsx) ODF (.odt, .ods)
Origine Microsoft OpenDocument, standard ouvert
Promu par Microsoft Office LibreOffice, secteur public
Argument pour Compatibilité maximale Indépendance, pérennité

LibreOffice défend de longue date l'OpenDocument Format (ODF), un standard ouvert qu'il considère comme le seul réellement neutre et pérenne. À ses yeux, faire d'OOXML le format par défaut, c'est affaiblir la cause même que le projet européen prétend servir.

La défense implicite d'Euro-Office : la transition avant tout

Du côté d'Euro-Office, le choix s'explique par une logique pragmatique. La très grande majorité des documents qui circulent aujourd'hui dans les administrations et les entreprises sont au format Microsoft. En les prenant en charge nativement et par défaut, la suite européenne cherche à abaisser la barrière à l'adoption : pas de conversion, pas de fichiers qui s'affichent mal, une transition en douceur pour des organisations habituées à Word, Excel et PowerPoint.

Le calcul est compréhensible : une alternative qui complique l'ouverture des documents existants a peu de chances de séduire. Mais il a un revers, que LibreOffice pointe du doigt : à force de s'adapter au standard dominant, ne risque-t-on pas de le perpétuer ?

Un débat sain pour un projet jeune

Aussi vif soit-il, ce désaccord témoigne surtout de la vitalité de l'écosystème open source européen. La question n'est pas anecdotique : le format par défaut d'un logiciel oriente, à grande échelle, les habitudes de millions d'utilisateurs.

Reste à savoir si Euro-Office fera évoluer sa position — par exemple en proposant ODF par défaut, ou en laissant ce choix aux administrations lors du déploiement. Ce premier débat public, à peine la suite sortie, pourrait bien peser sur la trajectoire du projet. Nous y reviendrons.